Les Oiseleurs : la fin alternative ♥

Un an et demi s’est écoulé depuis la sortie des Oiseleurs… Maintenant que plus personne ne regarde, je peux vous révéler que la fin de ce roman n’a pas toujours été celle que vous avez (peut-être) lue. Même si je reste heureuse de cette fin ouverte et douce-amère, j’ai quand même envie de partager avec ceux que ça intéresse l’autre fin, la toute première. Elle ne vous semblera peut-être pas très claire, car beaucoup de choses ont changé depuis cette version et la définitive, mais ne soyez pas trop dures : c’est un fragment non publié, écrit il y a longtemps, par plaisir. Si vous prenez le temps de le lire, j’espère seulement qu’il vous touchera un peu. Bonne lecture !

Chapitre 45

 

Les lignes noires en forme de serpent qui soulevaient le sol bougèrent toute la journée suivante. De profonds grondements montaient de la terre à chacun des mouvements qui secouaient Avem Dis. Il devenait imprudent de rester dans les endroits bâtis, aussi les oiseleurs s’installèrent près de la falaise pour préparer leur départ. Ils montèrent des expéditions vers la bibliothèque du collège pour récupérer certains éléments précieux. Des livres, des documents, des artefacts. Les filles de Mestkydd étaient les plus téméraires. Elles fouillaient les ruines et les pillaient avant qu’arrivent les oiseleurs.

Le sol était jonché de plumes blanches.

Le crépuscule amena la certitude qu’il n’y aurait pas de matin pour Avem Dis et qu’il fallait partir, avant qu’il ne soit trop tard. Ils iraient à Mestkydd, au palais du falcomte, où le prince héritier Syllah Achyros les accueillerait. Le Troisième Collège devait survivre, Avem Dis ou non. Tout le monde se réunit près de la passerelle, toujours gardée par Dionàch. C’était le seul oiseau d’Avem Dis à être resté.

Ils traversèrent.

Les maîtres menaient la colonne, suivis des augures, des oiseliers, et des collégiens. Les filles de Mestkydd venaient en dernier, vêtues d’uniforme volé aux collégiens déserteurs, en grappes indisciplinées. De temps à autre, un collégien ou un oiselier entreprenait de les chasser, mais elles revenaient toujours, obstinément.

Aucun villageois ou paysan ne vint les escorter ou les saluer. Les villages alentour avaient été ravagés par les armées d’Achyros et de Sechyros. C’étaient des champs en friche qu’ils traversaient, des portes béantes ouvertes sur des intérieurs saccagés qu’ils longeaient.

Dessil marchait tout devant, entre Anhinga et Ibis. Chaque pas était un arrachement. Des images depuis longtemps oubliées, des mots prononcés des années auparavant lui revenaient en mémoire comme autant de fils pour le retenir.

La nuit s’approfondit. Même les lanternes que portaient maîtres Barge et Bihoreau parvenaient à peine à la percer. Bientôt, même les silhouettes devinrent indiscernables. C’est comme dans les tunnels, pensa Dessil. La même noirceur impénétrable. Seul le bruit des pas qui l’entourait brisait sa solitude. Si quelqu’un s’arrêtait ou faisait demi-tour, personne ne s’en rendrait compte avant le matin.

Dessil ralentit le pas. Il était de retour dans les tunnels. Il avait juré de retrouver Alouette, mais la lumière avait décliné, et il avait tourné les talons. Il fuyait à présent, vers la lumière et la sécurité.

Encore.

Alors, il quitta la route. Ses mains rencontrèrent de la pierre et il escalada. Arrivé au sommet, il se mit à marcher dans la direction inverse de celle de la procession, vers Avem Dis. Les étoiles étaient toujours invisibles, mais l’obscurité semblait moins étouffante. Il pouvait distinguer les contours des arbres, le lointain relief du paysage lorsque les montagnes s’ouvraient au détour d’un tertre. 

Il marcha longtemps, suivant approximativement la route, s’écorchant les mains sur la pierre, trébuchant de temps à autre dans des pentes abruptes, toujours dans l’obscurité. Il regretta amèrement l’absence de Vulnémar, parti en même temps que tous les autres oiseaux d’Avem Dis pour ne jamais revenir. Son absence était comme une brûlure. Il essayait de ne pas y penser.

Le ciel s’éclaircissait progressivement. Bientôt, les maîtres s’apercevraient de sa disparition. Partiraient-ils à sa recherche ? Ou verraient-ils dans son absence un signe qu’il fallait respecter ? À peine formulées, ces interrogations s’effacèrent de son esprit. Il découvrit que cela lui était égal.

Il avançait dans un sous-bois rempli de sons inquiétants, quand un trou s’ouvrit sous son pied. Incapable de se raccrocher à rien, il dérapa et fit une chute brève, mais brutale. Sa tête heurta quelque chose de dur, et du sang se mit à couler de son front. Pendant un moment, il resta allongé au sol en se demandant s’il allait mourir.

Quand il se redressa, le soleil était en train de se lever. Il le devinait plus qu’il ne le voyait, à travers l’épaisseur de la canopée. Il était au fond d’une fosse. Il tenta d’escalader, mais sa jambe lui faisait mal. Alors il s’assit et ferma les yeux. De toute façon, il était trop fatigué pour continuer d’avancer.

 

*

 

Quand il ouvrit les paupières, Alouette se tenait devant lui, accroupie dans le pantalon de garçon qu’elle avait mis pour l’expédition. Elle lui tendit une gourde en cuir :

— Tu as soif ?

Il avait effectivement soif. Il but.

— Qu’est-ce que tu fais là ? demanda-t-il.

— Quand les maîtres se sont rendu compte que tu n’étais plus là, ils ont paniqué. J’ai dit que j’allais te chercher.

Il ne répondit rien. Elle se redressa, ausculta la paroi, et l’escalada pour sortir de la fosse. Ensuite, elle lui tendit la main pour l’aider. Il la prit. Sa jambe était moins douloureuse, et il n’eut pas de mal à s’en extraire, avec son aide. Mais arrivé au sommet, il se dégagea de sa main, et se remit à marcher. Elle lui courut après.

— Tu vas où ?

— Je rentre, dit-il d’une voix rauque. Je vais à Avem Dis.

— Mais Avem Dis va être détruite.

Il ne parut pas l’entendre. Elle accéléra le pas pour le rattraper.

— Dessil…

— Tu avais raison, la coupa-t-il. En dehors d’Avem Dis, je ne suis rien.

— Tu es le Grand Oiseleur. Les gens croient en toi. Ils comptent sur toi. Peu importe où tu es.

Il s’arrêta de marcher et se tourna vers elle.

— Non. Je n’y arriverais pas. Je n’en suis pas capable. Je n’en ai jamais été capable.

Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais il ajouta, les yeux perdus dans le vide :

— Et je ne veux pas le faire.

Alouette referma la bouche. Son visage prit une expression sérieuse.

— D’accord, dit-elle au bout d’un moment. Alors, rentrons à Avem Dis.

Elle lui prit la main. Il la serra une seconde avant de la lâcher.

— Tu ne peux pas venir avec moi.

— Je fais ce que je veux, rétorqua-t-elle tranquillement. Mais si tu ne veux pas de moi, je m’en irais.

Il la dévisagea. En ce moment, il sentait qu’il suffisait d’un mot pour qu’elle parte et disparaisse à jamais de sa vie. Sans rien dire, il se remit à marcher. Rassénérée, elle lui emboîta le pas. Elle remit sa main dans la sienne, et cette fois, il ne la lâcha pas.

 

Ils avancèrent ensemble pendant une partie de la journée, guidés par l’orientation du soleil et leur propre instinct, ce qui ne les empêcha pas de prendre de longs détours inutiles et laborieux. Vers midi, ils voulurent regagner la route, mais celle-ci s’enfonçait maintenant profondément en bas de la vallée, inaccessible. Ils se rendirent compte qu’ils arpentaient les montagnes autour d’Avem Dis, et des obstacles variés les empêchaient de l’approcher. C’étaient parfois des falaises abruptes, qu’il fallait longer pendant des heures, ou des forêts de ronces épaisses, qui les écartaient sans cesse de leur chemin. On aurait dit qu’Avem Dis les repoussait à la manière d’un aimant.

Ils découvrirent un sentier qui serpentait le long de la montagne et l’escaladèrent en désespoir de cause. Il était abrupt, étroit, et côtoyait de près le vide, qui s’ouvrait traîtreusement de l’autre côté de virages serrés. Et tout à coup, peu après midi, ils atteignirent le sommet.

La brume matinale s’était levée. Le soleil brillait. Ils avaient une vue plongeante sur Avem Dis. Ou plutôt, sur ce qui avait été Avem Dis. Car en dessous d’eux, il n’y avait rien. Aucune route, aucun point, aucune ruine. Rien que l’herbe, les buissons, les arbres. C’était comme si la terre s’était soulevée et avait englouti Avem Dis, effectuant en une nuit le travail des siècles. Un endroit neuf où des oiseaux venaient déjà s’installer, presque par hasard.

Brenin Yr Adar s’était libérée. Elle avait regagné l’Ysbrid. Et elle avait emporté Avem Dis avec elle.

Dessil et Alouette se laissèrent tomber à terre et contemplèrent ce spectacle qui n’avait rien de spectaculaire, cette paix soudaine et absurde. Ils restèrent là longtemps, à attendre, jusqu’à ce qu’il devienne évident qu’il n’y avait rien à attendre de plus que ce moment. Alors, Alouette se leva et tendit la main vers Dessil.

— Viens, dit-elle. On s’en va.

 

Epilogue

 

Alouette et Dessil descendirent la montagne et tombèrent étrangement rapidement sur la route qu’ils avaient quitté presque dix heures plus tôt. Un village la bordait, désert. Ils l’explorèrent en silence, à la recherche de nourriture. Ils mourraient de faim, et n’avaient presque plus d’eau. Ils découvrirent une réserve d’orge miraculeusement épargnée par le pillage, et des baies qui poussaient le long d’un muret. Ils s’installèrent près du puits. Une fois rassasiés, ils se regardèrent.

— Et maintenant ? jeta Dessil.

Alouette suivit la route du regard.

— Les oiseleurs ont dû atteindre Mestkydd… On n’est pas obligé de les rejoindre, déclara Alouette.

Il eut un sourire indulgent.

— Ah non ? Et où irions-nous ?

Elle haussa les épaules.

— Je ne sais pas. N’importe où. Loin.

Il secoua la tête.

— Je ne peux pas faire ça. Je suis le Grand Oiseleur.

— Tu peux faire ce que tu veux.

— J’ai des responsabilités.

— Tu peux faire ce que tu veux et assumer tes responsabilités.

— Non, ce n’est pas comme ça que ça marche. J’ai passé un accord avec Achyros et Sechyros. Je dois épouser Syllah pour mettre fin à la guerre. Et je dois également être le maître des oiseleurs. Si je me dérobe, les conséquences…

— Tu penses vraiment que ce mariage empêchera la guerre de reprendre, un jour ou l’autre, sous une forme ou une autre ?

Dessil faillit rétorquer, mais se força à réfléchir.

— Non, mais… je dois honorer ma promesse.

— Tu ne dois rien à personne. Tu es le Grand Oiseleur. Aucun Condor ne peut rien contre ta volonté.

— Si. Ils peuvent se venger. Rouvrir les hostilités. Viser les collèges. Tuer les oiseleurs.

— C’est vrai. Mais il y a d’autres manières d’empêcher cela que de te soumettre à eux.  

— Lesquelles ?

Alouette haussa les épaules.

— J’en sais rien, répliqua-t-elle avec un peu d’énervement. Je trouve juste que… tu ne doives pas accepter leurs conditions sans même exposer les tiennes. Ce n’est pas bien.

Dessil soupira. Tu ne comprends pas, avait-il envie de dire. C’est plus compliqué que tu ne le penses. Mais en réalité, c’est lui qui ne comprenait pas, lui qui cherchait la facilité.

— Mais je ne saurais pas quoi faire d’autre, se força-t-il à dire. J’ai toujours fait ce qu’on me demandait.

Elle ne répondit rien.

— C’est facile pour toi, reprit-il. Tu fais ce que tu veux. Tu ne rends de compte à personne.

— Ce n’est pas vrai. Ce n’était pas facile de me faire passer pour un garçon. Ce n’était pas facile d’être accusée de meurtre, d’errer dans les tunnels… ce n’était pas facile de revenir, seulement pour réaliser qu’il n’y avait plus rien pour moi… ce n’était pas facile de décider de partir alors que… alors que…

Elle déglutit. Dessil baissa les yeux et ramena ses genoux contre lui.

— Tu veux savoir ce que moi, je compte faire ? demanda-t-elle au bout d’un moment.

— Aller voir la sorcière qui t’a élevée ?

— Oui, déjà. Mais aussi, j’aimerais créer mon propre collège clandestin. J’irais dans les villages et dans les villes. J’apprendrais aux filles à se servir du Don. Je leur raconterais ce que j’ai vu chez les adderyns. Tu sais, avant, je pensais que le seul vrai enseignement valable était celui des oiseleurs, mais maintenant, j’ai changé d’avis. À cause de la manière dont ils ont traité Fauvette et les autres filles. Elles sont douées. Elles ne devraient pas avoir à se battre autant.

— Tu seras une hérétique.

Elle plongea son regard dans le sien :

— Tu n’auras qu’à m’excommunier.

Il détourna la tête, mal à l’aise.

— Tu sais, je pense aussi que les filles de Mestkydd sont douées. Je comptais leur permettre d’aller au collège. Mais c’était impossible. Les maîtres n’auraient pas accepté.

— Tu es le Grand Oiseleur. S’ils refusent d’enseigner à des filles, rien ne t’empêche, toi, de le faire. Tu n’as pas besoin de leur accord.

— J’aimerais bien. Mais je doute que les maîtres oiseleurs me laissent faire. Ils s’opposeront à moi. Peut-être même qu’ils demanderont ma destitution. Ils éliront un nouveau Grand Oiseleur. Je serais un renégat.

Alouette ne trouva rien à répondre et un silence morose s’ensuivit.

— Tu sais, lança Dessil d’un ton bizarrement léger, je suis censé fonder le Quatrième Collège. C’est ce que disait la prophétie d’avant ma naissance. Je n’ai jamais compris comment c’était possible. J’étais convaincu que le Troisième Collège durerait toujours.

— Et maintenant ?

— Maintenant… Je ne sais pas. J’ai l’impression que le Troisième Collège est mort quand mon père est mort. Et que j’ai livré son cadavre à l’empire.  

— Alors, oublions le Troisième Collège et fondons le Quatrième. Toi et moi.

Elle se rapprocha de lui, une étincelle dans le regard.

— Peut-être que le Quatrième Collège, ce n’est pas une alliance politique avec un empire. Peut-être que c’est juste nous deux qui apprenons l’art des oiseleurs à des gens qu’on croise.

— Déclarer que je fonde le Quatrième Collège n’empêchera pas les maîtres de se détourner de moi. Ils me feront destituer. Ils perpétueront le Troisième Collège.

— Mais certains d’entre eux te suivront, Dessil. Et si ce n’est pas le cas, peu importe. Les gens, eux, ils croiront en toi. Parce que tu seras là pour eux, au lieu d’être dans un palais. Parce que tu es le Grand Oiseleur. Les maîtres du Troisième Collège ne pourront rien contre ça.

— Et si on nous poursuit ?

— On s’enfuira. On se cachera. Le monde est grand, tu sais.

De nouveau, Dessil réfléchit.

— Je pourrais aller à Mestkydd et leur dire que je refuse d’épouser Syllah. Que je fonde le Quatrième Collège.

— Bien sûr, tu peux faire ça.

Mais ça ne fonctionnerait pas. Personne ne l’accepterait. S’il allait trahir ainsi son engagement envers Sechyros et Achyros, mieux valait disparaître au plus vite.

— Ou bien, on pourrait d’abord partir ensemble pour Achrome. Essayer de retrouver ta sorcière.

Elle sourit. Il poursuivit :

— Les maîtres penseront que j’ai disparu dans les montagnes. Ils interpréteront ma disparition de manière à faire patienter Achyros et Sechyros. Ça me laissera le temps de… réfléchir.

Dessil prit la main d’Alouette. Leurs doigts s’entremêlèrent.

— Et, jusqu’à ce que je prenne une décision, on sera ensemble.

Avec un naturel déconcertant, Alouette leva la main de Dessil vers sa bouche et la baisa.

— Vu ta tendance aux tergiversations, on sera ensemble longtemps, dit-elle avec un malicieux sourire.

— C’est l’idée, répliqua-t-il.

Il écarta leurs mains toujours liées pour l’embrasser. Il se sentait soulagé. Il ne savait pas ce que l’avenir lui réservait, mais l’incertitude ne le paralysait plus. Au contraire. Leurs lèvres se séparèrent, et elle se blottit contre lui. Ses cheveux glissaient comme de l’eau entre ses doigts. Pendant un moment, ils ne parlèrent pas.

— Ma mère est née sur l’île de Kaora, dit Dessil. C’est près de l’océan. J’aimerais aller là-bas… un jour.

— On ira, souffla Alouette contre son cou. On ira partout.

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