La faute de la traduction
Dès qu’un roman traduit nous paraît mauvais ou simplement imparfait, un doute s’insinue : c’est peut-être à cause de la traduction. Cette phrase, si vous aimez lire et si vous aimez parler de vos lectures, vous l’avez forcément dite, forcément entendue. Moi-même, je la prononce souvent. « Le livre est bien, mais la traduction… », « Je n’ai pas aimé le style, mais c’était peut-être la traduction… » Souvent, le traducteur ou la traductrice est suspectée de nous empêcher d’accéder à une authentique expérience de lecture.
La première fois que j’ai pris conscience de ça, c’était lors du très sérieux débat sur la traduction de Twilight qui secoua le collège Daniel Faucher en 2008. Bien sûr, la saga était super, mais apparemment, la traduction était désastreuse : c’était bien mieux en VO, des passages auraient même été coupés ! Notons que j’étais (moi et les autres avocats de l’accusation) à au moins huit ans d’être capable de lire le moindre roman en anglais. Ce qui ne m’empêchait absolument pas de défendre mon opinion sur ce sujet. Depuis quand a-t-on besoin d’une expertise pour juger un texte ? Dès lors que j’ouvre un roman, j’ai le droit d’en penser ce que je veux. Mon avis est informé par mes expériences de vie, mes goûts, mon envie de contredire Bidule ou celle d’impressionner Machin, mes (faibles) connaissances en anglais, et toutes ses raisons sont également valables. Mon point de vue est d’ailleurs habilité à s’exprimer sur tout et n’importe quoi, pas seulement la traduction : la qualité du papier, la couleur de l’encre, le choix des mots, qu’importe que je sois au courant ou non du processus complexe de fabrication d’un livre, de l’état du marché de l’édition actuel ou des conditions de travail des auteurs, traducteurs, éditeurs. D’ailleurs, même si je ne suis experte sur aucun de ces points, je sais au moins une chose, la seule qui compte : quelqu’un est responsable. Quelqu’un a pris ces décisions qui me ravissent ou m’accablent. Des hommes et femmes, mentionnés ou non sur la couverture, la page de titre ou la quatrième de couverture. Je juge le travail d’humains. Ce sont à des gens que je reproche d’avoir choisi cette couverture moche, cette expression douteuse, d’avoir laissé passer cette coquille. La contrepartie, c’est que lorsqu’ils réussissent leur coup et me touchent en plein cœur, mon admiration leur est tout aussi acquise.
Tous les lecteurs sont exigeants, qu’ils aient tort ou raison, bon ou mauvais goût, qu’ils soient agrégés de littérature ou qu’ils aient neuf ans et demi. Tout lecteur attend d’un livre qu’il soit bien. Tout le monde a des attentes, jamais les mêmes, toutes légitimes. C’est de cette exigence des lecteurs que vient la critique. C’est de cette exigence que vient ce doute, cette méfiance envers la traduction.
En tant qu’autrice et traductrice, l’IA m’inquiète pour des raisons qui sont largement traitées par ailleurs : symptôme d’un projet ultracapitaliste qui va nous précariser pour faire du profit à court terme, désastre à la fois écologique et humanitaire, elle ne répond à aucun besoin des travailleurs (en tout cas dans les secteurs de l’édition) et se révèle globalement moins efficace qu’une traducteurice humaine. Ainsi, on ne dira plus : « C’est bien, mais la traduction laisse à désirer ». On dira : « C’est bien, mais c’est traduit par l’IA ». À première vue, le sens est le même, et pourtant tout a changé. Dans le premier cas, on juge le travail d’une personne. Dans le deuxième, on est résigné. Notre exigence ne trouve plus de bouc émissaire. « Je pensais que ce serait bien, et ça l’était à peu près, mais c’est fait par IA ». Il ne reste personne à critiquer, personne à admirer. De l’amas monstrueux de données volées a surgi un nouveau néant, dont il n’y a pas grand-chose à dire, puisqu’il n’a fait que remâcher l’existant. Quelque chose manque. Une force de vie. L’envie d’en vouloir à quelqu’un de mon espèce, quelqu’un sur qui je comptais, quelqu’un qui m’a déçue, dont j’attendais mieux. Je ne peux rien attendre d’une IA, je sais déjà qu’elle ne donnera pas plus que ce qu’elle a, qu’aucun de ses choix ne reflète le lieu où elle a grandi, sa relation avec sa mère, la sensation éprouvée dans sa chair d’un membre brisé. Aucune phrase un peu ambiguë ne lui a posé de difficulté particulière, aucune expression étrange n’a déclenché de discussions avec ses amies. Elle a fait ce qu’elle fait, ni plus ni moins. Fin de la discussion. Je passe à un autre livre, toujours traduit par IA, puis un autre et encore un autre. Il n’y a toujours rien à en dire. C’est juste médiocre, invisible au mieux. Ce n’est même plus drôle. Ça ne vaut même plus la peine d’en parler.
Ce qui arrive, lorsqu’un roman est traduit par IA, ce n’est pas « seulement » une baisse de qualité, une dégradation des conditions de travail des traducteurs. C’est l’anéantissement de notre droit fondamental de lecteur à juger les traducteurices. Et plus largement, à juger ce qu’on lit. Et donc, à lire tout court, puisque lire, c’est jauger.
Il y a toujours eu de mauvaises traductions, de mauvaises illustrations, de mauvais textes. Personne n’a jamais eu besoin de l’IA pour être mauvais. En revanche, on a besoin d’elle pour le rester. Pour nous faire perdre en exigence, en faculté de jugement, on peut faire confiance à l’IA. Ce roman est compréhensible, que demander de plus ? Personne n’a assez confiance en l’IA pour attendre mieux de sa part. Au mieux, on s’étonnera d’une coïncidence heureuse.
Personnellement, quitte à lire un livre mal traduit (ce qui m’arrive), je préfère que ce soit mal traduit par une personne. Je veux pouvoir me dire : « Quel nul ce Jean-Lou Bidule, comment trouve-t-il encore du travail ? » Parce que c’est pour rire, bien sûr que je veux que Jean-Lou travaille. Ma petite colère envers lui m’est mille fois plus précieuse que mon indifférence envers une traduction par IA. De la même façon que, quand on a une réclamation à faire, on est soulagé de tomber sur un humain qui peut comprendre les spécificités de notre situation, plutôt que sur un répondeur à choix multiple. Un roman n’est pas une enquête de satisfaction.
Donc, non : c’est pas la faute de la traduction.
C’est la faute du traducteur.
